Serge Paugam
 

Séminaires de direction d'études (EHESS)


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Sociologie des inégalités et des ruptures sociales

Serge Paugam, directeur d'études

Compte-rendu 2004-2005 :

L'entrecroisement des liens sociaux


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Après avoir étudié l'année dernière, la force et la faiblesse de plusieurs types de liens sociaux - le lien de filiation , le lien de participation élective , le lien de participation organique et le lien de citoyenneté -, le séminaire a porté cette année sur leur entrecroisement. Les premières séances du séminaire ont été consacrées à la relecture de textes fondamentaux, notamment celui de Simmel sur le croisement des cercles sociaux. Ce dernier explique comment l'individu tisse des liens avec des personnes situées à l'extérieur du premier cercle d'association qui ont avec lui une relation fondée objectivement sur les mêmes dispositions, les mêmes penchants, les mêmes activités. Il met ainsi l'accent sur le rôle des inclinations et des sympathies effectives, situées dans les individus, ce qui correspond à ce que nous avons appelé le lien de participation élective . Il démontre comment la personnalité morale acquiert des déterminations et des tâches nouvelles quand elle se situe au croisement de nombreux cercles. Plusieurs séances ont été également consacrées à l'analyse de l'entrecroisement du lien de participation organique avec les autres types de liens et de ses effets sur le classement hiérarchique des groupes. Le texte d'Edmond Goblot, La barrière et le niveau , a été l'occasion d'étudier dans cet esprit la constitution des classes sociales et les stratégies de distinction de la bourgeoisie. Nous avons également consacré plusieurs séances à l'analyse de l'amitié comme une des formes du lien de participation élective et à l'approfondissement du lien de citoyenneté . Le séminaire a été l'occasion d'analyser des recherches récentes. La thèse de Robert D. Putnam développée dans son livre intitulé Bowling Alone. The collapse and Revival of American Community a permis d'évaluer les travaux contemporains sur le capital social, mais aussi d'introduire dans notre réflexion la distinction analytique importante entre la fonction de « bridging » (faire le pont) et celle de « bonding » (rester entre soi), la première représentant un entrecroisement ouvert des liens, la seconde un entrecroisement fermé. Par ailleurs, afin d'approfondir le concept de reconnaissance que nous avions commencé à étudier l'année dernière pour qualifier l'un des fondements anthropologiques communs aux différents types de liens sociaux, l'apport philosophique du livre de Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance a fait l'objet d'un examen approfondi. La réflexion du séminaire a permis de vérifier que les quatre types de liens sont bien complémentaires et entrecroisés. Ils constituent en quelque sorte, par leur entrecroisement, le tissu social qui enveloppe l'individu. Lorsque ce dernier décline son identité à des personnes qu'il rencontre pour la première fois, il peut faire référence aussi bien à sa nationalité ( lien de citoyenneté ), à sa profession ( lien de participation organique ), à ses groupes d'appartenance ( lien de participation élective ), à ses origines familiales ( lien de filiation ). Le propre de la socialisation est de permettre à chaque individu de tisser, à partir de la trame que lui offrent les institutions sociales, les fils de ses appartenances multiples qui lui garantissent le confort de la protection et l'assurance de la reconnaissance sociale. Mais ce tissage n'est pas identique d'un individu à un autre. Dans certains cas, les fils sont tous faibles et le maillage social très fragile. Dans d'autres cas, certains fils sont plus solides que d'autres, mais le tissu n'en est pas pour autant à l'abri d'accrocs et, petit à petit, de trous. En réalité, dans une étoffe où les fils sont entrecroisés, le risque est toujours que la rupture de l'un d'entre eux entraîne un effilochage et, progressivement, par la pression exercée à l'endroit précis de la faiblesse, la rupture des autres. Ces quatre types de liens peuvent être relativement différents d'une société à l'autre. Dans chaque société, ils constituent toutefois la trame sociale qui préexiste aux individus et à partir de laquelle ils sont appelés à tisser leurs appartenances au corps social par le processus de socialisation. Si l'intensité de ces liens sociaux varie d'un individu à l'autre en fonction des conditions particulières de sa socialisation, elle dépend aussi de l'importance relative que les sociétés leur accordent. Le rôle que jouent par exemple les solidarités familiales et les attentes collectives à leur égard sont variables d'une société à l'autre. Les formes de sociabilité qui découlent du lien de participation élective ou du lien de participation organique dépendent en grande partie du genre de vie et sont par conséquent plurielles. L'importance accordée au principe de citoyenneté comme fondement de la protection sociale n'est pas équivalent dans tous les pays. Cette réflexion sur l'entrecroisement des liens sociaux et la diversité des formes de celui-ci dans les sociétés modernes renvoie à la réflexion sur les fondements politiques du lien social. La régulation de la vie sociale relève en effet, au moins partiellement, de l'action des Etats dans chacun des grands domaines qui touchent aux relations entre les individus (la famille, l'éducation, le travail, la protection sociale, etc.). Plusieurs invités ont contribué à enrichir le séminaire. Cécile Anselem nous a présenté sa recherche sur la naissance sous X dont les résultats ont éclairé notre analyse du lien de filiation. La recherche récente Eric Maurin sur la ségrégation territoriale et la sélectivité des mobilités résidentielles a contribué à approfondir la notion d'entre soi et les méthodes statistiques pour mesurer ce phénomène social. Cherry Schrecker nous a familiarisés avec les nombreuses Community Studies réalisées dans la tradition sociologique anglaise et américaine. Georges Gloukoviezoff a abordé la question de la financiarisation des rapports sociaux et des effets sociaux de l'exclusion bancaire. Alberta Andreotti est venue nous expliquer les fondements des solidarités familiales à partir d'une enquête récente qu'elle a réalisée à Milan, thème qui a fait également l'objet d'un exposé de Isabelle Parizot et de Jean-Michel Wachsberger. Catherine Bonvalet nous a expliqué à partir de l'enquête « Proches et Parents » sa recherche sur ce qu'elle appelle la « famille-entourage locale ». Florence Maillochon nous a fait part de son étude sur les cérémonies de mariage et les liens qui se manifestent à cette occasion. Anne-Sophie Lamine nous a expliqué, à partir de son ouvrage La cohabitation des Dieux , comment la pluralité religieuse est aujourd'hui mise en scène dans la sphère publique. Enfin, le séminaire a permis à plusieurs doctorants de présenter l'avancement de leurs recherches.



Publications :

Ouvrages
- Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2005.
Articles dans des revues à comité de lecture
- « L’expérience du chômage : éléments pour une comparaison européenne » (avec Duncan Gallie), Revue suisse de sociologie/Swiss Journal of Sociology, 30(3), 2004, p. 441-460.
- « Science et conscience de la pauvreté », L’économie politique, n°26, 2005 (avril-mai-juin), p. 66-77.
- « The Moral Career of Poor Patients in Free Clinics » (avec Isabelle Parizot et Pierre Chauvin), Social Science & Medicine, 61 (6), 2005, p. 1369-1380.
- « Précarité et rupture des liens sociaux. De fortes variations en Europe », Paris, La Documentation Française, Cahiers français, n°306, 2005, p. 21-27.
Contributions à des ouvrages collectifs
- « Processus d’intégration et lien de citoyenneté », in Adda Bekkouche (éd.), La sous représentation des Français d’origine étrangère. Crise du système représentatif ou discrimination politique, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 57-63.
- « Les différents liens sociaux et leurs ruptures », in Pierre Chauvin et Isabelle Parizot (éd.), (sous la dir. de), , in Pierre Chauvin et Isabelle Parizot (éd.), Santé et recours au soins des populations vulnérables, Paris, Inserm, coll. « Questions de santé publique », 2005, p. 38-60.
- « Raymond Aron e la questione sociale », in Alessandro Campi (a cura di) (éd.), Pensare la politica. Saggi su Raymond Aron, Roma, Ideazione Editrice, 2005, p. 71-89.

Autres- Questions de santé publique, 2005, pp. 38-60.


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