Serge Paugam
 

Séminaires de direction d'études (EHESS)


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Sociologie des inégalités et des ruptures sociales

Serge Paugam, directeur d'études

Compte-rendu 2003-2004 :

Force et faiblesse des liens sociaux


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Dans le prolongement de l'étude des formes élémentaires de la pauvreté dans les sociétés contemporaines, le séminaire a porté cette année sur la définition et l'analyse comparative des liens sociaux à partir desquels il est possible d'étudier des types précis de ruptures. Les premières séances du séminaire ont été consacrées à l'étude de la problématique du lien social dans la tradition sociologique, notamment à partir des travaux de N. Elias et de G. Simmel. Dans le prolongement de la pensée de ces auteurs, l'accent a été mis sur la pluralité et l'entrecroisement des liens sociaux. Quatre types de liens ont été distingués et étudiés : le lien de filiation , le lien de participation élective , le lien de participation organique et le lien de citoyenneté . Le lien de filiation contribue à l'équilibre affectif de l'individu dès sa naissance puisqu'il lui assure à la fois reconnaissance et protection. Les psychologues ont démontré que chaque enfant éprouvait des pulsions d'attachement qui nécessitaient d'être satisfaites. A partir d'une enquête récente auprès de personnes défavorisées, nous avons tenté d'étudier les effets de la rupture de ce lien dans l'enfance en prenant l'exemple de personnes qui ont été abandonnées ou placées dans un centre ou une famille d'accueil, mais aussi de personnes dont la socialisation familiale a été affectée par la mésentente et de graves disputes entre les parents, par de mauvais traitements ou par des crises profondes au sein de la fratrie. Le lien de participation élective relève de la socialisation extra-familiale au cours de laquelle l'individu entre en contact avec d'autres individus qu'il apprend à connaître dans le cadre de groupes divers et d'institutions. Les lieux de cette socialisation sont nombreux : le voisinage, les bandes, les groupes d'amis, les communautés locales, les institutions religieuses, sportives, culturelles, etc. Pour approfondir ce type de lien, nous avons repris notamment les travaux de R. Hoggart sur l'entre soi des classes populaires, les travaux sur la notion de bande à partir de Street Corner Society de W. Foote Whyte et les recherches de A. Sayad sur l'immigration et la notion de communauté. Des situations d'isolement social ou d'éloignement du groupe d'appartenance ont été prises en compte dans l'analyse. Le lien de participation organique se caractérise par l'apprentissage et l'exercice d'une fonction déterminée dans l'organisation du travail. Ce lien est, comme les autres, susceptible de se rompre dans certaines conditions. A l'école, la rupture passe par le refoulement dans des classes dévalorisées, la mésentente avec les enseignants et les élèves et la sortie du système sans diplôme, ce qui signifie l'échec autant pour l'individu que pour l'école dans sa mission éducatrice. Dans la vie professionnelle, la rupture se caractérise par l'impossibilité d'accéder à un emploi ou l'épreuve du chômage. Elle peut survenir aussi dans le monde du travail proprement dit lorsque les salariés sont mal intégrés, à la fois dévalorisés dans l'exercice de leur activité, faiblement rémunérés et peu appréciés et susceptibles en même temps d'être licenciés dans un délai proche. Les travaux de R. Sainsaulieu sur L'identité au travail ont été comparés à ceux, plus récents, de S. Beaud et de M. Pailoux sur Retour de la condition ouvrière . Enfin, le lien de citoyenneté repose sur le principe de l'appartenance à une nation. En théorie, la nation reconnaît à ses membres des droits et des devoirs et en fait des citoyens à part entière. Le lien de citoyenneté est en quelque sorte supérieur aux autres, puisqu'il est censé dépasser et transcender tous les clivages, les oppositions et les rivalités. Ce lien de citoyenneté n'est toutefois pas à l'abri d'une rupture. C'est le cas notamment lorsque les individus sont trop éloignés – ou tenus à l'écart – des institutions pour accéder à des papiers d'identité et pouvoir exercer leurs droits. Les étrangers éprouvent parfois des difficultés à régulariser leurs titres de séjour et sont, de ce fait, en situation illégale, privés de tous droits et de protection sociale. L'analyse comparative de ces quatre types de liens a abouti à la conclusion qu'ils ont, en dépit de leur différence, deux fondements communs. Ils apportent tous aux individus à la fois la protection et la reconnaissance nécessaires à leur existence sociale. La protection renvoie à l'ensemble des supports que l'individu peut mobiliser face aux aléas de la vie (ressources familiales, communautaires, professionnelles, sociales…), la reconnaissance renvoie à l'interaction sociale qui stimule l'individu en lui fournissant la preuve de son existence et de sa valorisation par le regard de l'autre ou des autres. Plusieurs invités ont contribué à enrichir le séminaire. Florence Weber nous a aidé à enrichir la définition anthropologique du lien de filiation. Remi Lenoir a présenté sa recherche sur la généalogie de la morale familiale. Alain Chenu nous a rappelé les principales conclusions des enquêtes de Le Play sur les types de famille. Claire Zalc, Nicolas Mariot et Martina Avanza nous ont présenté la belle enquête pluridisciplinaire qu'ils mènent actuellement dans la région de Lens auprès des communautés juives et polonaises. Jean-Luc Richard nous a entretenu des principaux résultats de son enquête longitudinale sur les destinées des jeunes issus de l'immigration en France. Jacques Donzelot nous a éclairé sur les limites respectives de la politique de la ville en France et aux Etats-Unis. Nous avons pu avoir avec François de Singly une discussion intéressante à partir de son dernier livre sur le lien social. Enfin, Enzo Mingione nous a permis d'approfondir la notion d' embeddedness (encastrement) à partir de sa connaissance du cas italien.



Publications :

Contributions à des ouvrages collectifs
- « Les deux dimensions de la précarité professionnelle », in José Alloche (éd.), Encyclopédie des ressources humaines, Paris, Vuibert, 2003, p. 1137-1144.
- « The Revenu Minimum d’Insertion (RMI) in France : The Limits of a Progressive Social Policy », in Guy Standing (éd.), Minimum Income Schemes in Europe, Geneva, International Labour Office, 2003, p. 29-53.
- « Détresse et ruptures sociales. Enquête auprès des populations s’adressant aux services d’accueil, d’hébergement et d’insertion » (avec Mireille Clémençon), in Collectif (éd.), Les SDF : représentations, trajectoires et politiques publiques, Paris, PUCA, coll. « Articles de recherche », 2003, p. 133-161.
- « Armut und soziale Exklusion : Eine soziologische Perspektive », in Herausgegeben von Hartmut Häubermann, Martin Kronauer und Walter Siebel (éd.), An den Ränden der Städte. Armut und Ausgrenzung, Frankfurt, Suhrkamp, 2004, p. 71-96.
- « Unemployment, Poverty, and Social Isolation : An Assessment of the Current State of Social Exclusion Theory » (avec Duncan Gallie), in Duncan Gallie (éd.), Resisting Marginalization. Unemployment Experience and Social Policy in the European Union, Oxford, Oxford University Press, 2004, p. 34-53.


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